Ferner Coffres-forts
Les cambriolages et les inquiétudes liées à la crise dopent les ventes de coffres-forts. Visite étonnante chez Ferner, fabricant neuchâtelois mondialement réputé. Par Serge Maillard Ici, on travaille «à l’ancienne», selon des recettes éprouvées: le patron, Jean Ferner, répond lui-même au téléphone avec un fort accent du pays, et tape toujours ses factures à la machine à écrire. A la pause déjeuner, on ne carbure pas à l’eau gazeuse et au sandwich minceur: «plutôt carafe de gamay et civet de cerf» à l’ancien Café de la Poste de La Chaux-de-Fonds. Chez Ferner Coffres-Forts, on n’a pas lu les derniers ouvrages nord-américains de gestion d’entreprise. Mais ça marche! En deux ans, l’entreprise, a enregistré une croissance de 50% de ses ventes de coffres-forts et de chambres fortes, dont les prix vont de 1′000 à 20′000 francs. Si l’entrepôt est, en ce jour, d’automne, quasiment désert, c’est que l’équipe est partie installer une chambre forte pour un sous-traitant horloger. La seule porte blindée pèse plus de trois tonnes. «J’ai connu des périodes fastes, mais jamais comme ces deux dernières années, explique le directeur. Il faut dire que les cambrioleurs ont bien travaillé dernièrement. Ce sont mes meilleurs représentants. Et en plus, ils ne réclament jamais de commission!» Les dizaines de cambriolages et de braquages récents dans l’arc jurassien fonctionnent comme autant de vraies campagnes de marketing. «Les criminels n’hésitent plus à attaquer à l’arme lourde.» Malgré sa petite taille, la PME équipe donc les 500 coffres-forts qu’elle vend par année des dernières technologies d’alarme. Mais la faille est toujours humaine: «Je fabrique des coffres-forts depuis 55 ans et je n’ai jamais vu un des mes produits ouvert par un cambrioleur, si ce n’est avec un revolver glissé entre les côtes du propriétaire.» «Des dizaines de particuliers viennent vers moi et veulent acquérir de suite un coffre-fort, car ils ont entendu que leurs voisins avaient été cambriolés alors qu’ils regardaient la télévision.» Dans ces cas-là, Ferner peut jouer de sa carte maîtresse, celle des stocks: le dépôt contient en permanence un millier de coffres-forts prêts à être livrés. «Vous voulez un coffre? Je vous livre dans les 48 heures, alors que mes concurrents mettront deux mois pour vous le fournir. Avec nos quatre dépanneurs dans toute la Suisse romande, on peut répondre très vite.» Bien située, au cœur du tissu industriel horloger qui doit protéger pièces précieuses et matière première coûteuse, Ferner en fabrique 200 sur place et commande le reste, les plus petits modèles, à des fournisseurs étrangers, notamment au Japon. La société, qui contrôle plus de la moitié du marché suisse du coffre-fort professionnel, applique le système D en permanence: peu de paperasse, foin de bureaucratie, on discute d’homme à homme avec le fabriquant, «comme chez l’artisan d’autrefois». Tout le contraire du numéro un européen du coffre-fort, le parisien Fichet-Bauche, avec ses milliers d’employés et ses dizaines de succursales sur tout le continent. Lorsqu’une agence du groupe français ferme, Jean Ferner est aux aguets pour récupérer les coffres-forts et les transformer. «On fait du neuf avec du vieux, c’est de la marchandise qui a fait ses preuves. Le blindage et la serrure, c’est tout le secret d’un coffre-fort efficace», explique Jean Ferner, qui écume salons et brocantes à la recherche de pièces antiques qu’il pourra restaurer pour des manufactures horlogères. L’entreprise tire son épingle du jeu en période de haute comme de basse conjoncture économique. «Actuellement, l’horlogerie de haute précision connaît une croissance jamais vue, et les manufactures de la région me commandent des coffres pour entreposer leur or et leur platine. Parallèlement, les banques vont mal, elles ferment des succursales, et les clients méfiants me commandent des coffres pour garder leurs biens chez eux.» En se baladant en voiture sur la route entre La Chaux de Fonds et Le Locle, Jean Ferner pointe du doigt les usines de ses clients, à qui il donne du «tu» et du «toi»: «Cette manufacture horlogère possède cinquante coffres-forts de chez nous. Dans celle-là, nous avons déjà installé sept chambres fortes et trente coffres.» Autour d’un verre de St-Saphorin, Jean Ferner explique les racines de son entreprise: «Mon père s’est mis à son compte à l’âge de 20 ans, en 1927, je lui dois tout.» Le marché a bien changé depuis. Avec les petits modèles, «les made in Korea pour les particuliers que l’on trouve chez Jumbo», il est devenu très concurrentiel. «Beaucoup d’entreprises suisses du secteur ont fermé boutique car la main d’œuvre coûte très cher et la concurrence asiatique a tué le marché du petit coffre destiné aux PME.» Du coup, Ferner s’est «recentré sur le lourd» et le marché professionnel, les particuliers ne constituant qu’un dixième de ses clients. Des envieux en Corée Outre la Suisse, Ferner livre ses coffres-forts dans les pays voisins, mais aussi en Extrême-Orient, en Thaïlande, à Hong Kong et au Cambodge. «Cela fait d’ailleurs un petit moment qu’un client me demande de venir le dépanner à Phnom Penh…» Son succès fait des envieux jusqu’en Asie. Il y a dix ans, des investisseurs coréens sont venus rencontrer Jean Ferner pour lui proposer l’affaire suivante: «Je pouvais m’installer tous frais payés en Corée du Sud avec mes machines et mon savoir-faire, ils allaient me construire une usine de coffres-forts et je pouvais employer une main d’œuvre payée un dollar par jour. Par contre, après dix ans, je devais plier bagage et leur laisser l’entreprise.» Cela ne l’a pas convaincu. «Je n’ai pas signé, il faut que je m’arrête, déjà que je n’aime pas trop l’avion…» Et surtout, pas question de quitter ses «entrailles», ce pays du haut, terreau horloger fertile qui l’a vu naître et grandir, confie-t-il, attablé avec deux amis d’enfance autour d’un caquelon de tripes à la neuchâteloise.
Crêt 28 CH-2322 Le Crêt du Locle Tél +41 (0) 32 926 76 66 info@ferner-coffres-forts.ch